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  • Gwendoline Landais

Mohamed EL KHATIB, La Dispute

Théâtre


Mohamed El Khatib est pour le moins pluridisciplinaire : Auteur, metteur en scène, acteur, il fut d'abord footballeur passionné, puis diplômé de Science Po. Il étudiera la sociologie, la géographie, sera journaliste culturel pour Le Monde Diplomatique au Mexique. Puis se frotte enfin au théâtre en 2004, et monte avec quelques ami.e.s le collectif Zirlib en 2008, pour qui il écrit ses premiers textes.

Dès 2014, où il met en scène Moi, Corinne Dadat, il s'attache à l'aspect documentaire du théâtre, se choisissant pour muse, dans ce texte, la femme de ménage croisée lorsqu'il animait des ateliers de théâtre. C'est cet aspect "documentariste" qui donne à Mohamed El Khatib toute sa particularité, d’écriture, d'abord, accolée au Réel, de mise en scène, ensuite, qui ne cherche pas à dénaturer le texte.

En 2016, il écrit, met en scène et "joue" Finir en Beauté ; dans ce monologue autobiographique il nous fait partager les derniers instants qu'il a vécu avec sa mère, malade, et ce que ce deuil réveille/révèle en lui. Monologue, ou pas, d'ailleurs, puisque sa mère est rendue présente par un magnétophone, quelques images, qui ne nous font pas pour autant sombrer dans le pathos. Son interprétation, jour après jour, ne ternit pas d'être répétée, puisque ce sont de ses véritables sentiments qu'il s'agit. La méthode Actor Studio n'a qu'à bien se tenir : avec Mohamed El Khatib, l'acteur n'a pas à aller chercher dans sa mémoire affective les moyens de recréer "organiquement" ce que le personnage traverse. Il doit en avoir été réellement traversé.

En 2017, il bouscule encore le théâtre avec Stadium, performance où 53 supporters du Racing-Club de Lens nous font partager leur vie, leur passion. Par ce choix, Mohamed El Khatib nous signifie que la frontière entre théâtre et réalité, mais aussi entre théâtre et sport populaire n'est peut-être pas là où on veut bien l'imaginer… Et de nous faire sortir d'un entre-soi un peu simpliste qui déciderait de ce qu'il en est de la "bonne culture" !


En 2018, il nous bouscule encore avec une fiction documentaire - il faut démultiplier les définitions pour cerner son travail. C'est La Vie est interprété par une actrice et un acteur. Interpréter prend ici un sens plus plein, incarner littéralement, puisque c'est à partir de leur expérience propre du deuil d'un enfant que Mohamed El Khatib a écrit et mis en scène ce texte, ces textes. Les personnages en sont-ils toujours quand c'est de leur sentiment, de leur vie que s'inspire largement ce qui se joue sur plateau ?

Nous l'avons rencontré le 17 septembre 2020 au Théâtre National de Bretagne pour une première à Rennes décalée du fait de la Covid. Avant la pièce, il arpente les couloirs du théâtre, déjà présent avec le public impatient de retrouver la salle après six mois de privation, d'interdiction.

C'est donc par La Dispute que nous commencerons la saison ! Ce spectacle, cette docu-fiction, cette performance, part d'une commande d'écriture pour l'enfance passée auprès de Mohamed El Khatib. Pour s'y confronter, il décide de rencontrer des enfants en milieu scolaire et très vite constate que ce qui fait retour, et souffrance, aussi, c'est cette garde alternée, ces divorces qui concernent un nombre important (et sans doute croissant) d'enfants. L'écriture, comme pour C'est la Vie et Finir en Beauté, en sera profondément ancrée dans la réalité des enfants concernés, de l'ordre du documentaire.

Comme l'auteur le revendique lors de la rencontre en bord de scène, le texte est donc élaboré par le biais de témoignages de centaine(s) d'enfants, et plus spécifiquement des douze qui participent au spectacle - suivant leur disponibilité et la garde… alternée ! Mohamed El Khatib a pour "idéal de théâtre" de raconter vraiment, et, pour y atteindre, souhaite avoir "de moins en moins de texte figé". Pour La Dispute, il considère avoir été en "co-écriture" et avoir simplement "récolté les histoires des enfants, fait de l'agencement, mais peu retouché ces histoires". Il a pu, bien sûr introduire ce qu'il appelle une forme de "mensonge" en "mixant les dialogues, les histoires" permettant ainsi aux enfants, aux jeunes acteurs, une mise à distance, qui, tout en les protégeant, leur permettait d'assumer l'intégralité de ce qui était dit au plateau. Ces légères modifications s'avèrent nécessaires, puisqu'il faut néanmoins confronter "la vérité au principe de réalité", et traduire "l'écart qui existe entre l'art et la vie".

Cet écart, lui aussi est revendiqué, et manifesté, notamment par les quelques notes de flûtes à bec - soprano, s'il vous plaît, la pire qui soit - qui tétanise le spectateur ayant souffert de cette affliction au collège. Précisément, les enfants reprennent le morceau introductif du Festival d'Avignon, avec cet instrument fort décrié, et un enfant qui joue (volontairement !) faux parmi les six : "J'ai eu l'idée de commencer par quelque chose de faux, par un clin d'œil pour casser le coté solennel du théâtre, en jouant sur les trompettes d'Avignon", rejoignant par cette rupture son idéal de théâtre, désacralisé et par la même libérateur.

Et c'est peut-être ça, le théâtre de Mohamed El Khatib, une flûte dissonante parmi les autres, qui nous sort de notre zone de confort, nous ramène au théâtre comme outil politique, et non pas exclusivement esthétique.


Oui !

A cette textualité contemporaine, qui ne cache ni ses peurs ni ses doutes, et laisse la parole à ceux qui savent plutôt que d'inventer pour transmettre !

A une scénographie épurée, adaptée, à la portée, littéralement, des acteurs et des spectateurs, qui, sans esbrouffe, nous guide sans chercher à nous bluffer !

Aux acteurs… Mais en sont-ils, jouant leur rôle, leur texte, ou presque ? Oui, puisque c'est pour partager avec les spectateurs ces autres morceaux de vie, qui nous apprennent le vivre ensemble… Ou, ici, le vivre sans…


Mais...

La difficulté (ou la facilité) de faire jouer des enfants est de générer un surcroit d'empathie... Et l'on s'esclaffe, et l'on murmure des "Ooooh" et des "Aaaah", et l'on rit plus, plus fort, sans doute pour rassurer les actants. Au risque, peut-être, d'y perdre son jugement critique !


Alors ?

Mais on y va, bien sûr ! Parce qu'après tout, aller au théâtre, c'est aussi se coller à l'émotion, et à la manière dont la transmettent les actrices, les acteurs !

Et si, sur le coup là, on se laisse séduire par ces jeunes interprètes qui n'ont pas la vie rose… Tant mieux ! On théorisera la semaine prochaine !



Propos recueilli lors de la rencontre de bord de scène au Théâtre National de Bretagne le 17-09-2020.

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